Latitude 22° 0’33.24″S

3465 Mètres

Latitude  22° 0’33.24″S

Longitude  65°34’5.92″O

Altitude 3460 mètres

Il fait froid, il pleut sur ce haut plateau ou la caravane du Dakar s’est parquée suite à des inondations, nous empêchant de passer la frontière et de continuer notre route vers la ville de Salta Argentine.

Le Dakar cette «aventure» ne déplace pas moins de cinq mille personnes. Imaginez le bazar d’un bivouac de fortune. Une vraie foire aux bestiaux !!!

Première civilisation Villazón, village Bolivien frontalier à l’Argentine. On y trouve comme dans tous ces endroits frontaliers, des petits commerces légaux mais également, d’autres liés à toutes sortes de contrebandes. Une rue traversante goudronnée, puis un dédale de chemins de terre dessert la ville. Un joli bourbier les jours de pluie.

Enfin de toute façon, je suis bloqué à 30 kilomètres de là sur un endroit où les cailloux poussent avec les cactus. Un endroit merveilleux et calme, propice à la méditation. Je vais avoir du temps. L’organisation annonce deux jours d’immobilisation.

J’apprends que les pluies torrentielles ont fait gonfler les cours d’eau créant des inondations dévastatrices dans les villages de la vallée. Bien plus tard, la réalité dépassera ce que j’avais imaginé, des villages rasés des pans de montagnes les ont ensevelis, des morts, des disparus, des gens sans abris. Des secours qui mettront des jours à s’organiser. Je me sens impuissant, pas à ma place dans cet endroit, bloqué sans avoir la possibilité d’aider ces gens. Nous avons du matériel, de l’eau, de la nourriture, des groupes électrogènes, des moyens humains et nous ne pouvons aider personnes.

J’ai honte, j’ai honte.

La caravane du Dakar est là immobilisée. Autour de moi, j’entends des gens qui sont en colère car ils ne peuvent pas continuer leur aventure. J’imagine les cris de l’enfant qui a perdu ses parents, j’imagine les cris des parents qui cherchent leurs enfants. Le désespoir de ce père, de cette mère, de ces malheureux les yeux embrumés de chagrin scrutant le ciel et demandant à Dieu pourquoi ?

Les hurlements, les larmes, la souffrance courent le long des ravines, remontant sur les plateaux Boliviens, les enveloppant dans un manteau de misère. l’horizon a disparu, le ciel gis se confond avec la terre. Triste journée. Comment pourrais-je m’enfuir de ce cauchemar moi qui suis là inutile, impuissant. Perdu dans mes pensées, je perçois au loin un couple de Bolivien, enfin je suppose qu’ils sont Boliviens.

Je ne sais pas d’où ils viennent ?

Derrière eux la montagne, devant la steppe. Ils se dirigent droit sur le bivouac.

Pacco Palnes

L’homme âgé d’environ 55 ou 60 ans, à moins qu’il ne soit plus jeune ?

Il est maigre, le visage creusé, sa peau burinée par le soleil ressemble à cette terre ravinée par les orages des montagnes. Son visage arbore un grand sourire, laissant entrevoir des espaces libres dans sa bouche, laissés par des dents disparues. La femme qui l’accompagne ne me semble guère plus jeune. Elle aussi arbore un sourire radieux, laissant transparaître une joie de vivre commune. Leurs vêtements usés, leurs corps amaigris en rapport à ce que j’ai l’habitude de voir en Europe, laisse envisager des conditions de vie rudes.

Derrière eux un jeune garçon d’environ 8 ans les accompagne. Il est de petite taille. Vêtu d’un poncho bien trop grand pour lui, il suit ces deux êtres.

Probablement ses parents.

Un bonnet sur la tête, laisse apparaître un visage poupon. Ses yeux sont rougis par le vent froid de ces hauts plateaux. L’enfant arbore le même sourire que l’homme et la femme qu’il accompagne. La joie étant contagieuse, je me surprends à sourire.

D’où viennent ces gens ?

Il n’y a pas de civilisation à moins de 30 kilomètres à la ronde. Mais je me rends compte que cela est bien une réflexion d’homme « civilisé » incapable de survivre sans un supermarché, un distributeur de billet, une voiture, un confortable endroit pour dormir, enfin sans assistance.

Laisse tout cela de coté me dis-je.

Respire.

Ressent.

Laisse l’instant, l’instinct agir.

Je suis conquis par la simplicité, l’authenticité de ces gens.

Comment pourrais-je entrer en contact avec eux ?

Leur sourire est un bien fait, comme de l’eau sur une brûlure.

Que pourrais je leur offrir en retour ?

En réalité je n’ai rien dont ils ont besoin !

Peut-être que le petit garçon aimerait une casquette ?

Je cours au camion extirpe de mon sac le couvre chef. Ils sont venus voir le bivouac après tout. Il se peut que cela lui plaise, j’ai presque honte de n’avoir que si peu à leur offrir. Une casquette « made in china » un produit fabriqué au rabais. Je me reprends, peu importe l’offrande, si elle vient du cœur. Égoïstement j’ai envie de voir dans les yeux de l’enfant, l’émerveillement. Le plaisir d’avoir un souvenir qui lui rappellera cet instant où il a croisé dans son espace de vie cet étrange caravane de chevaux mécaniques.

J’ai envie qu’il sache que je l’ai vu, que j’ai vu ses parents.

J’ai envie qu’il sache que je traverse son pays comme un fantôme silencieux. Je souhaite qu’il sache que je suis touché, ému au plus profond de mon âme par leurs présences.

Je m’approche de l’homme et la femme.

« con su permisso » leur montrant la casquette. Un hochement de tête me donne l’approbation.

Je tends l’objet en question à l’enfant. En le regardant droit dans les yeux, j’ai vu dans son regard que le fantôme que je suis s’est matérialisé, à l’instant ou nos regards se sont croisés.

Nos âmes se sont dit bonjour, lui des hauts plateaux Boliviens, moi des plaines du sud de l’Europe.

L’enfant ne dit rien, son regard dans le mien, 50 ans nous séparent. Notre culture nous sépare et pourtant nous sommes là, l’un en face de l’autre et nous nous voyons.

La casquette passe de mes mains aux siennes.

A cet instant mon cœur bat à en sortir de ma poitrine.

La voix de l’homme et de la femme retenti dans un Gracias, gracias.

Mon regard alors, se tourne dans leurs yeux. Nos âmes se croisent furtivement.

Un dernier regard vers l’enfant, nos routes se séparent.

Je voudrais serrer mes fils dans mes bras. Je voudrais sentir leurs chaleurs.

Je voudrais rentrer chez moi.

Pacco Palnes

Le temps finalement compte t’il vraiment ?

Photo Pacco Palnes

Le temps cet ennemi trop souvent nous prend par surprise. Il se calcule en année, en mois, en semaine, en heure. Quelques fois le temps se divise, se fragmente, alors il prend une toute autre forme se matérialisant en moments merveilleux.

Instant de grâce ou tout est mouvement, dans une atmosphère douce et sucrée, ou chaque détail est perçu comme un bien fait, comme un don divin.

Ce temps, bien souvent à juste titre perçu comme dévastateur, sans crier garde vous offre une fenêtre sur un moment hors du commun.

Les secondes deviennent alors des perles de rosée.

88 128 000 secondes d’intenses émotions.

88 128 000 secondes ou le temps s’écoule trop vite.

88 128 000 secondes dédiées, à focaliser son attention sur une seule et unique personne.

L’écouter, percevoir sur son visage l’émotion de son récit. Dans le timbre de sa voix la lassitude d’une situation trop longuement installée. Attentif à sa respiration durant son élocution, le débit des mots qui peuvent soit s’accélérer soit ralentir comme pour exprimer les moments d’un bonheur vécu, l’émotion, ou bien la souffrance latente.

L’écouter sans jugement, sans vouloir faire un parallèle avec une situation que l’on aurait pu vivre.

L’écouter dans un esprit d’empathie, accepter de se laisser pénétrer, comme une éponge qui absorberait un liquide renversé sur une table.

Lui octroyer des moments de calme, afin de détourner son esprit ne serait ce qu’un instant, en l’entourant d’attention.

Prendre soin de cet être cher, veiller à lui apporter par des gestes simples le réconfort dont elle a besoin.

photo Pacco Palnes

S’immerger dans l’eau jusqu’au torse, ouvrir ses bras afin qu’elle se glisse dans votre espace. Juste la maintenir sans chercher le contact. Lui faire sentir le soutien, juste le soutien, sentir son corps s’alourdir sur vos bras, regarder son sourire, savoir que cet instant ne durera pas.

La douceur dans laquelle elle s’enveloppe lui apporte le réconfort d’un instant, lire dans ces yeux la plénitude du moment, quelle plus belle récompense peux t’elle vous donner ?

Percevoir l’instant ou vous devez lui dire de partir. Rester fort afin de ne pas vouloir prolonger cet espace irréel qui vous est offert.

A cet instant précis, ou les adieux peuvent être perçus comme insurmontables, donner la possibilité à l’esprit de figer ces 88 128 000 secondes, permettant d’adoucir la déchirure de cette séparation.

Lorsque vous êtes enfin seul, sentir votre regard s’embrumer, ne pas retenir son émotion et s’apercevoir dans une demi-conscience que vos joues s’humidifient de vos larmes. Se laisser submerger par l’émotion afin de ne pas avoir le regret de ce départ toujours trop brutal.

A cet instant précis, vous percevez le don que vient de vous faire cet être précieux. Vous percevez la richesse de cette personne, et tout l’amour quelle vous porte.

Mon cœur, toi qui m’as porté durant ces 88 128 000 secondes. Toi qui m’as enveloppé de ton d’affection, de ton attention, de ton amour. Je voudrais te témoigner de ma gratitude pour ce don.  Certain, que je ne pourrais probablement jamais te rendre ce que tu m’as donné.

A toi, bien à toi mon Amie, ma confidente, ma douce, mon Ame.

Pacco Palnes